LES HOMMES DEBOUT
LES MONTAGNARDS DU SUD -VIETNAM

PAR PAUL LÉON SEITZ
(tiếp theo kỳ trước)

 

Paul Léon Seitz est né au Havre, France, en 1906.  Il est membre de la Société des Missions Etrangères de Paris, M.E.P.;  missionaire au Viêtnam depuis 1937; évêque du diocèse de Kontum, sur les Hauts-Plateaux du Sud- Viêtnam en 1952.  Il est le dernier évêque Français, résidentiel au Viêtnam.


Il a œuvré d’abord durant quinze années au Nord-Viêtnam, à Hanoi, où il fut vicaire puis curé à la  Cathédrale; aumônier du lycée Albert-Sarraut et animateur de diverses œuvres de jeunesse; fondateur du “Camp du Bavi” où fraternissent écoliers et étudiants vietnamiens, français et eurasiens, puis de la “Cité du Christ-Roi” en faveur de l’enfance abandonnée, ces “laissés pour compte” de la ville immense et vide comme un désert, cruelle comme un jungle.

 

Toute sa vie se déroule dans un état permanent de guerre, avec son cortège de misères, d’évenements tragiques, de haine et d’instabilité.

 

“Si on attendait la tranquillité parfaite pour agir”, dit-il, “on ne ferait jamais rien … Allons de l’avant comme si tout allait bien!”

 

Le dire est une chose, le faire est une autre: surtout si on se souvient:

 

·          1940:  Attaque japonais au nord-Viêtnam; occupation de tout le pays.

·          1942 à 1945: Très nombreux raids de bombardiers alliés, destruction progressive du réseau routier, ferroviaire, maritime.

·          1945: Conséquence: famine, qui fait un million de victimes au seul Nord-Viêtnam.

·          Hô Chi Minh prend le pouvoir à Hanoi.

·          1946: 19 décembre, la guerre du Corps expéditionnaire français commence.

·          1950: Hanoi gravement menacé par l’avance vietminh, commence à évacuer.

·          1952: Il rejoint sa nouvelle mission: Kontum.  Durant vingt-trois années il en est l’évêque et son action continue dans et malgré la guerre.

·          1954: Dien-Bien-Phu; les Hauts-Plateaux ravagés par la guerre.; des villes abandonnées et occupées par les Vietminh.  Les accords de Genève.

·          1960: La relève par l’armée américaine: en marche vers l’escalade.

·          1968: 35 villes simultanément attaquées dans la nuit du Nouvel An asiatique: c’est le “Têt Mâu Thân”.  Kontum est dévasté.

·          1969 : Les USA commencent le désengagement.

·          1972 : Offensive général Viêtcông; Kontum est de nouveau ravagé.

·          1973: “Cessez-le-feu”, mais vietnamisation du conflict: la guerre continue.

·          1975: C’est la fin: 25 divisions communistes se ruent à l’assaut du Sud.  Les Hauts-Plateaux tombent en deux semaines.  Durant cinq mois, l’auteur vit alors en “residence surveillée”, faisant l’expérience de la mise en place du nouveau régime, de l’écrasement systématique de la personne humaine, de l’anéantissement d’une œuvre passionante.  Le 15 août 1975, il est expulsé du Viêtnam avec tous les coopérateurs.

Evêque, il s’est voulu plus que jamais frère et amis de tous, avec une prédilection pour les plus affligés, les “causes perdues”.

L’œuvre de l’Enfance Abandonnée au Nord-Viêtnam l’avait-elle donc préparé à son insu à un épiscopat auprès d’une ethnie minoritaire qui arrivait au tournant de son histoire, qui devait choisir entre évoluer ou disparaître de la carte des vivants?  Eux aussi risquaient d’être des “laissés pour compte”! Il s’u est refusé.

 

Avec une poignée des missionaires, de laïcs, de religieuses, il a pris sa part au sauvetage de ce bateau désemparé dans la tempête.

 

Dans le présent album, il se penche avec réalisme sur un drame ignoré du grand public; il le lui fait connaître; il chante tout son espoir en la survie de ces hommes, nos frères, rappelle-t-il opportunément, et nous invite à ne pas demeurer indifférents.


 

II

DANS LA TEMPÊTE AUJOURD'HUI

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Balayés par la guerre, ces enfants n'ont d'autre abri qu'une vieille toile.

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Sur la route de l'exode il faut tout abandonner,
hormis ce que l'on peut porter

Les Montagnards au tournant de leur histoire


 
Quand le 20 juillet 1954 les Accords de Genève mirent fin à la première phase de la guerre du Viêtnam, qui pouvait prévoir le périlleux tournant qu'allait prendre le cours de leur histoire ?

Pour l'intelligence de ce qui va suivre, il faut se rappeler qu'à cette même date, et dans des circonstances non moins aléatoires et périlleuses, la jeune République du Sud-Viêtnam prend naissance. Elle a ses problèmes d'existence et de survie; sa marche se fera donc à tâton, dans une constante recherche du possible et du meilleur, ce qui n'exclut pas erreurs ou faux pas.

Evoquer cette difficile marche inscrite dans l'histoire n'est juger, encore moins condammer, surtout lorsqu'il s'agit des répercussions sur les monorités ethniques.

Quoi qu'il en soit, c'est dans ce contexte historique récent que va s'opérer le bouleversement de l'univers physique et mental des Montagnards.

Cinq décisions ou circonstances importantes vont jalonner ce tournant de leur histoire: l'annexion, l'immigration viêtnamienne sur les Hauts-Plateaux, la "chosification" de l'homme montagnard et ses conséquences, l'extension de la guerre, enfin l'instauration d'une politique plus libérale.


 


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Défrichement au bulldozer pour l'établissement d'un camp de réfugiés


 
En tout premier lieu, le 11 mars 1955, huit mois après l'avènement de la République du Sud-Viêtnam, un décret promulgue l'abrogation du statut spécial régissant le territoire des Hauts-Plateaux, en vigueur depuis 1930.

L'ère de l'hinterland où jadis les Montagnards vivaient "chez eux", sous le régime de leurs coutumiers et d'une large vassalité, passant au long des siècles des Chams à la Cour de Huê, aux rois kmers et enfin sous le régime du "Domaine de la Couronne", est définitivement révolue. Toutes les terres sont déclarés "biens domaniaux"; le "cadastre oral" des tribus montagnards est ignoré, l'homme rejeté dans l'insécurité sociale. Il ne le sait pas encore, mais le temps est tout proche où il en prendra conscience.

En effet, dans les mois qui suivent, se pose le problème des réfugiés du Nord: où les établir ?

Le Gouvernement, qui a déjà élaboré une politique d'immigration viêtnamienne intensive sur les Hauts-Plateaux, offre de les réinstaller sur ces terres.

Pour des raisons d'ordre psychologique et politique, peu nombreux en définitive sont ceux qui acceptent: quelques dizaines de milliers seulement, de Blao à Ban Mê Thuot.

Nous n'avons pas à analyser les motifs et les buts de cette politique d'immigration, mais seulement son impact sur les populations montagnardes.

Le Gouvernement s'est retourné alors vers les paysans viêtnamiens pauvres et sans terres des provinces surpeuplées des région côtières, du Quang Tri au Phú-Yên.

Un "Office Général au Développement Agricole" est créé en avril 1957. Il est doté de pouvoirs, de moyens et d'un budget équivalant à ceux d'un puissant ministère.

En huit ans, quelque 500000 colons agricoles viêtnamiens seront établis sur environ 100000 hectares, tandis qu'une centaine d'agrovilles pousseront comme des champignons. Ce furent des années de fièvre au Far West Viêtnamien.

Alors seulement les Montagnards réalisent ce qui leur arrive: ils ne sont plus rien …

Les terres libres sont immenses sur les Hauts-Plateaux; il y a donc de la place pour tous et ils sont disposés au partage. Mais ils découvrent avec stupeur qu'ils ne sont l'objet d'aucune considération: ils ne sont pas invités au partage, il leur est imposé.

De plus, ils n'ont que fort peu ou pas du tout accès aux programmes de l'Office Général: l'effort national de développement ne les concerne pas encore.

Qui plus est, leurs "Tribunaux Coutumiers" sont supprimés, ainsi que l'enseignement de leurs dialectes; des subalternes trop zélés les obligent à abandonner leur vêtement traditionel ou à supprimer les pilotis de leurs maisons.

A la lettre, c'est une politique d'assimilation discriminatoire. Les Montagnards souffrent dans leur fierté d'hommes libres. Mais qui s'en soucie alors ?

Les voici d'ailleurs parvenus à la troisième étape de leur tournant historique; nous sommes fin 1957.

Le Montagnard déjà psychologiquement atteint, se découvre donc réduit à la dimension d'objet, puis de "masse de manœuvre". Il est comme une pièce d'échiquier entre les mains de deux joueurs.

D'un côté les viêtcong, déjà à l'œuvre dans le secret du maquis. Ceux-ci ont tout de suite saisi quel parti ils pourraient tirer du contexte psychologique créé par le Sud, par persuasion ou intimidation, mais aussi des promesses alléchantes de libération et d'autonomie.

De l'autre côté, la propagande des services officiels du Sud, qui exalte la liberté, parfaitement légitime d'ailleurs, du patriotisme et du nationalisme viêtnamien, leur est abondamment dispensée comme à tout le monde.

Ainsi, les Montagnards, qui ne manque no de finesse, ni de bon sens, apprennent au long des jours beaucoup de choses.

Et tout d'abord, ils découvrent leur "altérité". Quoi qu'en disent les slogans officiels, ils se savent différents des Viêtnamiens.

Puis, peu à peu, ils prennent conscience d'une notion vraiment nouvelle pour eux: celle de leur propre unité de race, malgré la diversité de leurs tribus.

Plus profondément encore, toutes ces propagandes qui les atteignent finissent par faire naître en eux des idées "particularistes", puis "régionalistes", enfin, il n''y a plus qu'un pas, "nationalistes".

Cela ne leur était jamais arrivé au cours de leur longue histoire.

Combien il est difficile alors à certains responsables d'admettre qu'ils sont les propres artisans de cette mentalité nouvelle.

Courant 1956, quelques Montagnards évolués se rencontrent secrètement pour élaborer un programme de défense de leurs droits: c'est le mouvement qu'entre eux ils dénomment BAJARAKA (initiales des quatre plus importantes tribus: Bahnar, Jorai, Rahdé, Koho), avec Y B'Ham-Enoul (Rahdé) pour principal animateur.

Plus tard, ce mouvement, que nul ne connaît encore en dehors des seuls promoteurs montagnards, portera le nom de FULRO (Front Unifié de Libération des Races Opprimées). Label dont la résonance retient nécessairement l'attention: sont-ils donc alors influencés ou pris en main par les communistes ?

La route première, et dernière, manifestation publique du Bajaraka à l'époque don’t nous parlons sera un appel adressé à l'ONU et à quelques chefs d'état, pour dénoncer la situation de l'ethnie montagnarde et appeler au secours.

Trois semaines plus tard, les initiateurs du mouvement sont tous arrêtés et exilés hors du territoire des Hauts-Plateaux


 

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Tout risquer plutôt que de se laisser submerger par la vague rouge

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Alors s'ouvre la quatrième étape; dès la fin de 1959, la guerre se prépare déjà sur les Hauts - Plateaux. L'insécurité, comme un cancer, gagne de vastes zones; les assassinats et enlèvements des chefs montagnards se multiplient. Les villages montagnards les plus éloignés des routes, ou bien sont absorbés et basculent sous obédience communiste, ou bien, dès ces années, sont obligés à l'exode. Certains, au cours des dix ou douze années à venir, se déplaceront jusqu'à huit ou dix fois.

 

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D'année en année, suivant le rythme de l'escalade, jusqu'au cessez-le-feu de janvier 1973, et puis de la viêtnamisation du conflict jusqu'à nos jours, cette situation va prendre des proportions gigantesques. Tout le pays est impliqué dans la guerre; les zones de combats et de bombardements, donc de destruction des villages et des cultures, se multiplient.

Les Montagnards sont plongés dans le même malheur qui frappe tout le Viêtnam. Des centaines de milliers d'entre eux sont d'eplacés, toujours dans des circinstances tragiques.

C'est la destruction de leur univers physique et mental. Ils touchent le fond de l'abîme.


 

"Bok trong bih   -
wih trong kla"  -

"à l'aller le serpent
au retour le tigre"

Proverbe qui exprime l'idée d'être "pris entre l'enclume et le marteau".

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L'enrôlement puis l'entraînement des jeunes
Montagnards dans les armées combattantes.

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L'insupportable tonnerre du canon de 130 … !

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Guerre au cœur de la forêt, terreur …

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… et les morts que nul ne veille et pleure

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L'église effondée, la forêt éventrée …

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Ce que rêve, ou dessine, un enfant de 10 ans né dans la guerre.

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… et ceux qui font cela, qui sont-ils ?

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Forêt morte … cadavres aux bras tendus vers le ciel. Ce n'est pas l'œuvre de défoliants, mais d'un "simple" bombardement.

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Par tous moyens, de milliers et des milliers ont été ainsi "déplacés, huit et dix fois, au cours de trente ans de guerre … parfois jusqu'à mourir d'épuisement.

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Pour les survivants, la morne vie des camps commence.

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La promiscuité sous des abris de bêtes …

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… et la tristesse des alignements de baraques sans âme.

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Le regard de cet enfant reflète le "scandale du monde" et m'interroge …

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Il n'y avait plus de place pour eux à l'auberge.

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Tandis que la "grande" sœur veille sur le sommeil du petit frère …

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… la maman rêve au village perdu, la case brûlée:
pourquoi … pourquoi donc ?

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Et l'aînée , étudiante, est songeuse …


 
 

 
Cependant un fait capital est intervenu: après l'année 1963, le Gouvernement du Sud-Viêtnam inaugure une politique plis libérale et plus comprénhensive à l'égard des monorités ethniques.

C'est le cinquième jalon du tournant de leur histoire.

En effet, les exilés sont libertés. Un "Ministère Des Minorités Ethniques" est créé et les deux ministres choisis durant ces onze dernières années sont précisément d'anciens exilés.

Un décret du Gouvernement garantit le droit des Montagnards à la propriété du sol, selon diverses modalités en cours d'application.

Des mesures sont prises pour favoriser la scolarisation des enfants, aider la promotion humaine et sociale des Montagnards et favoriser le développement de l'ethnie sur tous les plans.

C'est une ère nouvelle qui s'ouvre: l'appel à l'espérance.


 
 

 

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Le grand-père, lui, ne peut pas comprendre quoi? Bientôt il en mourra, peut-être.